Thomas MANN - Les Buddenbrook
1901
Depuis son exil américain, Thomas Mann continue d’alimenter son journal comme il en a pris l’habitude depuis l’adolescence. L’auteur y dévoile par endroit sa part intime. Évoque ses « sommeils agités et nerveux traversés de phantasmes érotiques », signe tangible de ce que l’auteur nomme son « inversion homosexuelle ».
Mann, père de six enfants, allure hautaine de grand bourgeois. Ces notes publiées après sa mort sont-elles de nature à éclairer d’une lumière neuve certains pans de l’œuvre ? La mort à Venise nous aidait déjà à comprendre ce qui le tourmentait, en plus de soulever les grandes questions autour de quoi le corpus mannien s’articule, l’angoisse de la mort, la nature tourmentée de l’artiste, les existences et les destins saisis sur le déclin. Car Mann demeure le grand écrivain de la fin. Un auteur qui s’est soigneusement tenu à l’écart de toute école, né le 6 juin 1875 à Lubeck au sein d’une famille aisée.
Très tôt il se pique d’écrire, signe des textes en prose et même quelques articles. Travaille un temps dans une société d’assurances. Comme un diable au fond de sa boîte, le bourgeon de la littérature n’en peut plus de se tenir caché. Devenir écrivain libre voilà ce qu’il désire le plus. Alors il déchire son habit de circonstance. Écrit.
En 1901, ce sera la saga des Buddenbrook. Puis La mort à Venise et son contrepoint, La montagne magique. En 1929, le Nobel couronne l’œuvre. Dès 1933, il lui faut pourtant quitter l’Allemagne, s’exiler en Suisse d’abord, où il repose aujourd’hui (Mann y décédera en août 1955), avant d’émigrer aux États-Unis. L’Allemagne, dans son esprit, demeure la patrie de Schiller, de Gœthe et de Beethoven, pas cette terre brune « en proie à une crise de bestialité trop évidente ».
L’an premier du siècle dernier a-t-il eu droit à une énième saga réaliste ? Cette année-là paraît, entre autres géniales et abracadabrantesques nouvelles aventures de Jules Verne, Les vingt-et-un jours d’un neurasthénique d’Octave Mirbeau. Petit bijou aussi audacieux que méconnu de roman patchwork, le livre fera date à sa façon. Discrète. À peu près au même moment, c’est davantage Mann et ses Buddenbrook, son premier roman, qui marquent les esprits.
Le premier objet de culte romanesque écrit par notre futur exilé à contrecœur suscite quantité d’éloges. C’est d’ailleurs en songeant à ses Buddenbrook que l’austère académie suédoise décidera en 1929 de lui attribuer le Nobel. Cinq ans plus tôt l’auteur a pourtant publié La montagne magique (1924), futur grand classique après quoi toute la littérature allemande court toujours sans désemparer.
Sous-titré « le déclin d’une famille », Les Buddenbrook n’est pas le genre de saga qui se dresse à la façon des statues coulées dans le plomb naturaliste. S’il faut lui choisir un cousinage en remontant l’arbre à lettres généalogique, dans la famille de Gœthe on trouvera le grand-père rêvé, dans celle de Dostoïevski l’aïeul foldingue idéal, et chez Nietzsche le tuteur où prendre appui en cas de malheur. Et de malheur il en sera question tout au long de cet hymne à la splendeur perdue et aux vestiges des jours tranquilles d’une famille de la bourgeoisie hanséatique tardant à comprendre pourquoi « l’habitude est une somnolence ».
L’auteur maîtrise d’autant mieux son sujet que l’itinéraire de ces enfants gâtés épouse à s’y méprendre celui qui précipita la faillite de sa propre famille. Trois vastes mouvements symphoniques construisent l’ouvrage. Les premiers patriarches remplis de leurs rôles, conscients de leurs devoirs – « l’exemple, c’est tout ce qu’un père peut faire pour ses enfants » – garantissent aux premiers temps la justesse rythmique, maîtrisent les détails et parviennent, sur deux générations au moins, à insuffler un esprit commun à tous les musiciens.
L’épopée débute autour de 1845. Johann élève son clan à hauteur du succès commercial. Son fils, fidèle à l’héritage totémique du père, le portera sur les sommets de la pyramide sociale. L’inertie de leur descendance fera lentement son œuvre. Il faut les voir si fiers d’eux-mêmes, rire, profiter de leurs vies prospères, reclus dans leur confort – la vie les amuse le matin, les ennuie le soir – les voir refuser de prendre acte des évolutions de l’époque et, surtout, refuser de courir le risque, pourtant seul frayeur de chemin. À tous ceux-là, pourtant, un bel avenir semblait tracé d’avance. Les jours passent. Le drame menace. On continue pourtant de penser que tout peut s’effacer, les revers de fortune, les peines. Surtout ne pas déroger aux apparences, convaincu que dans l’aube du jour prochain tout sera soluble. À force de s’obstiner, de tout faire pour que rien ne change, la fatalité survient. Dès lors, l’évolution pour ce petit monde consiste à y céder, y consentir et même en convenir avec passivité. Sans cri ni heurt. Sans conscience d’un but par où se projeter. Nulle transcendance possible, nous dit l’auteur, à considérer que les choses relèvent uniquement de l’acquis.
De la décadence finale peut alors émerger le grand thème de l’œuvre. Au bout de la lignée Buddenbrook Hanno, qui a toujours préféré les ruses de la musique et les coutumes du théâtre à la raison commerciale, finit par refuser les valeurs bourgeoises auxquelles l’auteur oppose la nature de l’artiste. « Là où il n’y pas de liberté d’esprit, la culture s’étiole. » Celle, factice, sur quoi s’est fondée la dynastie Buddenbrook peut bien tomber en déshérence.
Quand la symphonie s’achève, Mann nous donne à entendre le chœur le plus romantique qui soit.